Le numérique, un « women’s world » ?

38% des entreprises créées aujourd’hui en France le sont par des femmes entrepreneurs*. Et nombreuses sont celles qui ont choisi de développer leur activité grâce à Internet. Parce qu’Internet constitue un incroyable effet de levier pour tous les entrepreneurs aujourd’hui, mais aussi parce qu’en offrant plus de souplesse de fonctionnement, il permet aux femmes de concilier plus facilement vie professionnelle et vie de famille. Nous avons voulu confronter les points de vue de deux femmes qui font bouger les choses dans l’univers du digital. Entretien croisé.

Fadhila Brahimi a créé et dirige FB-Associés, un cabinet de conseil en image de marque, identité online et e-réputation.
Valérie Peugeot est membre du Conseil National du Numérique et prospectiviste au sein du département de sciences humaines et sociales d’Orange Labs. 

 

Le numérique est considéré comme un accélérateur dans de nombreux domaines. Est-ce le cas pour l’implication des femmes dans la vie publique et plus particulièrement en entreprise ? 

Fadhila Brahimi : « Si l’on considère l’apport du numérique dans la façon de travailler, d’échanger, de s’organiser… je crois qu’il offre une liberté et une flexibilité plus grandes dans la gestion de son temps, de ses déplacements… En rendant possible et courante une pratique comme le télétravail, il permet d’allier plus simplement l’activité professionnelle et le quotidien, dont la vie de famille. C’est un atout pour tout le monde bien sûr, mais qui a d’autant plus d’impact pour les femmes. »

Valérie Peugeot : « Attention : si les femmes ont intégré ces nouveaux modes de travail et se les sont appropriés, il faut dire que cette nouvelle autonomie est à double tranchant. La connexion à distance ou en mobilité avec son travail est en effet un gain de souplesse, mais impose aussi de se fixer des bornes. Cela veut dire savoir déconnecter, éteindre son téléphone ou assumer de n’être pas joignable à certains moments. Sinon le travail envahit le foyer et la vie quotidienne. »

Fadhila Brahimi : « C’est une nouvelle discipline à acquérir vis-à-vis du travail. Côté salariés, elle est peut-être d’autant moins évidente à développer pour les femmes, qui peuvent avoir tendance à dissimuler ou minimiser leurs obligations personnelles ou familiales pour prouver leur implication professionnelle. Côté entreprises, une part du chemin est à réaliser également. Certaines s’adaptent en instituant par exemple un "couvre-feu" des réunions après 16 heures, ou des e-mails passée une certaine heure… »

 

"Les femmes sont présentes dans les postes en communication, marketing, RH… mais elles se font rares dans les métiers techniques."

Valérie Peugeot

 

Si l’on considère cette fois-ci le numérique comme secteur économique, n’est-ce pas un domaine où les femmes peuvent exister, plus facilement qu’ailleurs ?

Fadhila Brahimi : « C’est vrai notamment dans l’entreprenariat. Le numérique a ouvert de multiples opportunités de création d’activités qui ne nécessitent pas d’investissement financier conséquent pour se lancer, sans oublier qu’il offre une flexibilité spatio-temporelle. Il y a moins de barrières pour entreprendre. En Afrique, par exemple, le business autour du mobile est florissant, il permet à des femmes de trouver des débouchés et de créer leur activité. Aujourd’hui je vois de plus en plus de femmes dans les startups. »

Valérie Peugeot : « Les femmes sont en effet présentes dans le secteur du numérique. Mais si l’on regarde de plus près, cette présence reste inégale selon les types de métiers. Elles sont présentes dans les postes en communication, marketing, RH… mais elles se font rares dans les métiers techniques. »

Fadhila Brahimi : « C’est vrai. Si l’on regarde les métiers de développeur, codeur… qui sont précisément ceux qui vont croître et être de plus en plus recherchés et rémunérés, ils sont presque totalement masculins aujourd’hui. » 

 

Le secteur du digital reproduit donc les problèmes de représentativité que l’on trouve dans les autres secteurs ?

Valérie Peugeot : « Oui. Il subsiste toujours un problème global de représentativité dans le monde professionnel. C’est très visible dès qu’il s’agit de prises de paroles publiques. Dans les conférences, quel que soit le domaine, le nombre d’intervenants féminins est dramatique. On trouve des situations aberrantes où, sur un panel d’invités de 8 ou 10 personnes, il n’y a quasi que des hommes. »

Fadhila Brahimi : « C’est très marqué et partout : débats, conférences… et bien sûr médias. Les repères et les références restent masculins. Ce sont les noms d’hommes qui continuent à venir spontanément à la tête de ceux qui organisent les débats. »

 

"On a l’impression qu’il faudrait attendre 70 ans pour atteindre la parité. Et je n’ai pas envie d’attendre 70 ans !"

Fadhila Brahimi

 

Sur cette question de la parole publique que l’on peut être amené à prendre dans le cadre professionnel, pensez-vous qu’une femme ait des difficultés spécifiques à affronter ?

Fadhila Brahimi : « Cette difficulté pour les femmes à gérer leur image publique, je la constate tous les jours. En e-réputation, elles doivent répondre à un questionnement propre : comment mettre en avant leur professionnalisme et leur expertise d’un côté, et leur personnalité et leur féminité de l’autre ? Souvent, elles sacrifient leur seconde identité à la première, d’autant plus qu’elles s’attendent à être attaquées sur leur ʺintégritéʺ et leur féminité ».

Valérie Peugeot : « En fait, tout est lié et s’autoalimente. Lorsqu’on est la seule femme dans une tribune, on se demande parfois si on n’est pas l’alibi féminin. On s’impose un niveau d’exigence supérieur du simple fait qu’on est une femme. On intériorise qu’en tant que femme dans une tribune publique, nous n’avons pas de le droit à l’erreur. »

 

Que faudrait-il faire alors pour améliorer la situation ?

Valérie Peugeot : « Il faut changer les mentalités et les stéréotypes dès l’école et dans toutes les filières de formation. Après les avancées dans les années 60, nous stagnons. L’image masculine ou féminine qu’on associe à certains métiers a encore un poids considérable dans l’orientation des jeunes femmes. Les professions à forte reconnaissance sociale, pouvoir et ou revenus, comme la finance, restent majoritairement occupés par des hommes. »

Fadhila Brahimi : « Pour moi, les premières qui ont un rôle à jouer, ce sont les femmes elles-mêmes. Elles doivent prendre leur place, y croire, oser et entreprendre ! Il faut également véhiculer l’image de femmes qui réussissent, sans pour autant en faire des femmes d’exception. Car il ne s’agit pas de rechercher la perfection. Par rapport au problème de représentativité dont nous parlions tout à l’heure, on peut par exemple mentionner le mouvement ʺLes Expertesʺ, qui établit un annuaire des spécialistes féminines dans tous les domaines pour rééquilibrer la parité dans les débats. » 

Valérie Peugeot : « La confiance en soi demeure en effet un vrai problème pour de nombreuses femmes. Il faut la cultiver, la biberonner. Il faut travailler le ʺc’est possibleʺ. »

 

Discrimination positive, CV anonyme, initiatives 100 % féminines… Vous y croyez ?

Fadhila Brahimi : « Je ne pense pas qu’il y ait de dispositif parfait. Le CV anonyme, par exemple, augmente le nombre de reçues en entretien, mais n’a pas d’impact sur l’embauche, la promotion et l’évolution professionnelle... Les initiatives et réseaux 100 % féminins sont une bonne chose. Ils donnent des références aux femmes, leur permet d’échanger et de prendre confiance. Mais je crois en même temps qu’on fait plus pour la cause des femmes en se battant dans un environnement mixte plutôt que dans un univers uniquement féminin. »

Valérie Peugeot : « Je suis d’accord sur ce dernier point. Par ailleurs, je ne suis pas forcément à l’aise avec les dispositifs de discrimination positive, mais quand dans certaines entreprises où les décalages sont extrêmes, cela peut constituer l’arme de dernier recours. Ce que je crois aussi, c’est que l’Etat peut montrer l’exemple à travers ses institutions. Le Conseil National du Numérique est par exemple caractérisé aujourd’hui par la diversité de profil de ses membres et par une composition parfaitement paritaire. Le politique doit jouer un rôle de catalyseur. C’est à lui d’installer les marqueurs et les outils qui vont faire changer les mentalités. »

Fadhila Brahimi : « Il faut combiner les initiatives, elles doivent fonctionner ensemble. Il y a des efforts à faire et ce n’est pas le seul le combat des femmes. On a l’impression qu’il faudrait attendre 70 ans pour atteindre la parité. Et je n’ai pas envie d’attendre 70 ans ! » 

 

*"Hausse des créations d'entreprises en 2014, notamment des sociétés", Insee, 2014, http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?ref_id=ip1534 

publié le 12 octobre 2015
Voir aussi