Internet, TV connectée, cinéma : les nouveaux paysages audiovisuels

En 2018, la vidéo représentera 80 % du trafic internet en France*. Multiplication des contenus, séries, films… Internet a révolutionné la consommation des médias. Quelles conséquences sur les usages ? Quels sont les nouveaux acteurs qui émergent ? Comment les médias traditionnels, télévision et cinéma en tête, sont-ils impactés ? Deux experts nous présentent le nouveau visage de l’audiovisuel.

Entretien croisé avec Véronique Morali, Présidente du directoire de Webedia et David Kessler, Directeur Général d’Orange Studio, ancien Directeur Général du CSA et du CNC.

Comment les avancées technologiques et digitales de ces dernières années ont-elles transformé le paysage médiatique audiovisuel ?

David Kessler : En 30 ans, l’offre audiovisuelle a explosé. En France, nous sommes passés d’un monde clos avec 5 à 7 chaînes de télévision se répartissant 90 % du marché dans les années 1980, à une offre démultipliée et extrêmement large. Aujourd’hui, sur votre seul écran de télévision, vous avez accès aux chaînes " historiques ", à toutes celles de la TNT, au câble, au satellite et à une quantité considérable de programmes de manière non linéaire, replays, VOD, SVOD… Sans parler de la multiplication des écrans et de la télévision connectée qui arrive à maturité !
Véronique Morali : Cette nouvelle offre transforme le rapport aux médias. La consommation de médias s’affranchit désormais des flux de programmes traditionnels pour se faire à la demande, à tout moment, et sur un ou plusieurs écrans. Les usages ont évolué pour devenir plus flexibles, plus agiles.

Comment les médias s’adaptent-ils dans ce nouveau contexte d’offre et de demande ?

VM : Loin de disparaître, les médias dit traditionnels sont en train de se réinventer pour rester attractifs. Le digital leur permet d’enrichir leur offre et de répondre aux attentes de publics élargis. Certains médias, tels que la télévision, prennent plus facilement le virage du digital que d’autres. C’est plus difficile pour les groupes de presse écrite pour lesquels cette transformation passe souvent par des stratégies d’acquisition et de diversification.
DK : Les acteurs de tous les médias sans exception sont en train de réfléchir à la façon de réinventer leur modèle. On a vu beaucoup d’expérimentations dans la presse écrite avec le tout gratuit, puis le tout payant et enfin des modèles "freemium" mixant les deux. Pour les chaînes de télévision, la formule est également compliquée à trouver. Nous sommes clairement dans une phase de mutation, et non de disparition des médias traditionnels.
VM : Les contenus sont au cœur de cette réinvention. Aujourd’hui, les consommateurs demandent à avoir accès en permanence à des contenus originaux. Un média doit-il ou peut-il proposer des contenus premium ? Et lesquels ? C’est un élément très important de l’équation économique et d’attractivité de tous les supports aujourd’hui.
DK : C’est en effet un sujet majeur pour tout le monde, diffuseurs, opérateurs, distributeurs… d’autant plus que le prix des contenus augmente. C’est particulièrement visible sur les droits sportifs, mais aussi sur les séries. Un épisode d’une bonne série américaine coûte aujourd’hui 4 à 5 millions de dollars, soit autant que bon nombre de films français. Les problématiques de droits et d’exclusivité sont au cœur des questions stratégiques auxquelles les médias sont confrontés aujourd’hui.

Les modèles économiques et les règles du jeu sont également redéfinis par l’émergence de nouveaux acteurs. Qui sont-ils ?

DK : Netflix est le nouvel acteur par excellence capable de concurrencer les protagonistes traditionnels. D’abord distributeur de séries, Netflix est devenu un producteur majeur et attractif de contenus. Il révolutionne les usages, notamment en acquérant des films qui ne sortiront pas en salle mais en exclusivité sur son réseau. Cette capacité à financer des productions en amont et à les distribuer presque mondialement en aval bouleverse l’équilibre du paysage audiovisuel. L’émergence d’un géant de la sorte déstabilise les autres acteurs du secteur, notamment les sociétés européennes, plus petites et travaillant sur des marchés plus fragmentés.
VM : Les influenceurs sur YouTube contribuent également à rebattre les cartes du paysage audiovisuel. Avec, au départ, de simples vidéos, ces jeunes talents ont réussi à rencontrer les attentes du public et animent aujourd’hui leurs propres chaînes de télévision. Ils bénéficient d’une énorme notoriété avec près de 10 millions d’abonnés pour les plus connus d’entre eux, Norman ou Cyprien. Une telle audience fait rêver n’importe quel média et représente une force d’influence considérable.

Concurrence des séries, téléchargement illégal… On avait prédit la mort du cinéma. Comment se porte-t-il ?

DK : La "crise du cinéma" est un serpent de mer qui a été prédit à toute époque ! On voit qu’encore une fois, ce n’est pas le cas. Le cinéma a tiré parti des avancées technologiques – numérisation des salles, amélioration de la qualité du son et de l’image, palette créative offerte par les effets spéciaux – pour proposer un spectacle enrichi. L’inventivité est toujours au rendez-vous, et les spectateurs aussi. Le cinéma reste un média très singulier, bénéficiant d’une aura et d’une dimension mythique.
VM : Le digital et l’innovation contribuent à l’attractivité du cinéma à tous les niveaux. Grâce aux fonctionnalités techniques du digital, on peut enrichir l’expérience dans les salles, via, par exemple, des systèmes d’e-billets, de sièges numérotés, de salle VIP, de réservation en amont de boissons, etc. D’autre part, grâce à la data et au marketing de précision, il est possible d’offrir des contenus personnalisés selon les goûts des internautes et de passer ainsi d’une économie de l’offre à une économie de la demande.

Selon vous, quelles nouvelles évolutions sont à attendre dans le monde des médias ?

VM : Il est très difficile de se projeter. Nous vivons une période où les cartes sont rebattues très rapidement. Que ce soit du côté de l’offre ou de la demande, des usages ou des business modèles, le paysage audiovisuel est marqué par des remises en cause permanentes, des nouveautés, de l’innovation et de la créativité. Mais il est aussi structuré par des éléments immuables, des constantes, comme la force des marques médias ou l’attractivité des médias traditionnels dans certains cas : matinales à la radio, grands événements live à la télévision. Nous jonglons entre des tendances contradictoires. Ce qui est certain c’est que ce monde ne peut rester statique !

 

* Étude « Visual Networking Index 2013-2018 », CISCO, juin 2014