Le pouvoir des fans

Guillaume Jouhet, directeur général d’OCS et Charlotte Blum, journaliste séries chez OCS, décryptent le pouvoir exercé par les fans sur les processus de production et de diffusion des séries. Rencontre...

Le 16 juillet 2017, la communauté mondiale de fans de Game of Thrones se rassemblera autour de la diffusion du premier épisode de la saison 7. En France, c’est sur OCS, partenaire exclusif de HBO, que se déroulera l’expérience dès 3h le 17 juillet et 20h40 sur OCS City. A quelques semaines de l’événement, Guillaume Jouhet et Charlotte Blum décryptent le pouvoir exercé par les fans sur les processus de production et de diffusion des séries.

Existe-t-il autant de communautés de fans que de séries ?

Charlotte Blum : Toutes les séries, même les plus populaires, ne génèrent pas de communautés de fans. La série doit posséder un univers très marqué, une narration fondée sur la durée ainsi que des histoires et des personnages complexes. Ces ressorts captent le spectateur : ils le rendent accro et actif. Entre deux épisodes, le fan n’a ainsi pas d’autre choix que de faire vivre sa série en s’exprimant au sein d’une communauté, le plus souvent sur internet.

Guillaume Jouhet : Les fans se regroupent pour partager une même expérience autour de séries sophistiquées. Game of Thrones en est le meilleur exemple. C’est l’une des rares séries à engendrer autant de tweets : à chaque première diffusion d’un épisode, des centaines de milliers de fans commentent en direct.

Le rythme de diffusion participe à la dramaturgie de la série. Comment orchestrer la programmation pour satisfaire au mieux les fans ?

G.J. : Les fans ont une idée fixe : le prochain épisode ! Pour les satisfaire et pour éviter le piratage, OCS a resserré les délais de diffusion et propose une diffusion en simultané avec les États-Unis en version multilingue. Le 17 juillet prochain, vous pourrez découvrir le premier épisode de la saison 7 de Game of Thrones, en VO ou en VF, en même temps que toute la planète !

C.B. : Il ne faut pas oublier qu’une série, c’est avant tout un plaisir ! Et l’attente fait partie du plaisir. Les diffuseurs comme HBO misent sur le suspense et jouent sur la théâtralisation. Cette frustration organisée favorise les échanges entre fans et fait donc monter le buzz.

Commentaires en direct sur Twitter, avis sur les communautés Facebook, fanfictions diffusées sur les blogs… Les showrunners* et les diffuseurs tiennent-ils compte de la parole des fans sur le web et les réseaux sociaux ?

C.B. : Je ne pense pas que les créateurs de séries aient besoin de cela pour exprimer leur talent. Eux-mêmes fans de séries, ils ont les mêmes références et partagent la même culture que les fans. Les idées qui circulent sur le net, les meilleurs showrunners les ont déjà en tête !

*[scénaristes et producteurs, NDLR]

 

Charlotte Blum
Si la pression des fans ne s’exerce que faiblement sur le processus de création, elle peut néanmoins être très puissante pour sauver une série ou la faire revenir.
Charlotte Blum, journaliste séries OCS

 

Des séries ont-elles déjà été modifiées suite à des fuites ou sous la pression des fans ?

C.B. : En début d’année, Jonathan Nolan et Lisa Joy, les créateurs de Westworld, ont découvert que des fans avaient deviné le dénouement d’un épisode de la saison 2 [diffusion en 2018, NDLR] et ont décidé de réécrire le script. C’est exceptionnel et possible uniquement au début de la phase d’écriture.

G.J. : La série, c’est une industrie. HBO et les autres producteurs/diffuseurs ne naviguent pas à vue ou en réagissant de manière épidermique aux commentaires lus sur internet. Il est très difficile de donner une valeur au bruit créé par une série. Certaines, comme Les Soprano ou The Wire, provoquent des phénomènes de mode : il est de bon ton de dire qu’on adore ces séries et d’en parler sur les réseaux sociaux, même si on ne les regarde pas ou peu.

C.B. : Si la pression des fans ne s’exerce que faiblement sur le processus de création, elle peut néanmoins être très puissante pour sauver une série ou la faire revenir. L’exemple le plus connu est celui d’Arrested Development, une série arrêtée pendant trois ans faute d’audience mais de nouveau produite grâce à la mobilisation des fans.

Disposer d’une puissante communauté de fans est-il synonyme de bonnes audiences pour une série ?

C.B. : La notoriété est parfois en décalage avec l’audience. Par exemple, Big Little Lies, très grand succès avec des actrices célèbres, a eu moins d’écho sur internet qu’Insecure, petite comédie créée par une youtubeuse. Certaines séries s’adressent à une niche et jouissent d’une très grande visibilité. C’est le cas de Girls, dont l’histoire tourne autour du quotidien de filles de 20 ans. Elle crée un buzz énorme sur internet alors que sa cible est restreinte et sa diffusion plutôt confidentielle. Il faut dire que son héroïne principale est addict aux réseaux sociaux, ce qui a favorisé a prise de parole des fans sur internet. Bilan : HBO vient de diffuser la sixième saison ! D’ailleurs, beaucoup de showrunners que j’ai rencontrés m’ont confié préférer s’adresser à une toute petite fan base mais ultra puissante, qu’à un public large, très dilué et, au final, infidèle.

G.J. : Les productions qui rencontrent une forte audience dès leur lancement sont très rares. Sur OCS, nous avons programmé Breaking Bad dans l’indifférence générale : la série est devenue un phénomène seulement après deux ou trois saisons. Les communautés de fans forment donc un socle sur lesquels naissent les grands succès populaires.

 

Guillaume Jouhet
Tout ce qui fait le sel des grandes séries repose sur des histoires avec des aspérités.
Guillaume Jouhet, directeur général OCS

 

Les progrès de l’Intelligence artificielle sont fulgurants. Pensez-vous qu’un ordinateur puisse un jour écrire le nouveau grand succès en identifiant les envies de millions de personnes ?

G.J. : Tout ce qui fait le sel des grandes séries repose sur des histoires avec des aspérités. Un système automatique, très lisse, ne peut y arriver. Ou alors, peut-être, pour des séries dites procédurales, très formatées comme FBI : Portés disparus.

C.B. : C’est une matière bien trop vivante ! Imaginez une salle d’écriture avec 15 personnes qui se racontent leurs vies, leurs souvenirs d’enfance… Ce sont toutes ces conversations et certaines anecdotes échangées durant la phase de création qui donnent naissance aux séries. On ne peut pas automatiser cela.