L’innovation au service de l’entertainment

Comme toute l’économie, le secteur de l’Entertainment a été bouleversé par la révolution digitale. Formidable opportunité ou cataclysme ? Laurence Le Ny, Directrice du nouveau programme Start-up Ecosystème Contenus au sein de la direction des contenus chez Orange, et Benjamin Costantini, fondateur et CEO de Startup Sesame, nouveau programme d’accompagnement de start-up en Europe, ont confronté leurs points de vue. Entretien avec deux défricheurs de tendances.

L’innovation au service de l’entertainment

Comment l’Entertainment réagit-il face à l’irruption du digital ?

Laurence Le Ny : La musique a été la première concernée par la transformation numérique, dès 1995 avec la plateforme illégale Napster. On est passé de la propriété d’un objet physique, à un accès dématérialisé à  une abondance de musique. 20 ans plus tard, le secteur de la  musique enregistrée renoue enfin avec la croissance grâce au streaming qui est devenu le nouveau modèle de consommation musicale. Aujourd’hui, le secteur de l’audiovisuel est confronté aux mêmes difficultés, influencé notamment par les nouvelles pratiques de consommation des Millennials (émergence de nouveaux formats et accélération des usages non linéaires avec la marque d’un contenu ou d’un programme qui devient ainsi plus importante que la chaîne qui l'abrite ).
De nouveaux acteurs comme Blackpills, Studio +, arrivent ainsi sur le marché avec de nouveaux formats adaptés à l’usage sur le mobile par les Millenials.

Benjamin Costantini : Le digital a nettement profité au secteur des jeux vidéo. Aujourd’hui, les parties sont directement retransmises auprès de millions d’internautes ! Ce type de service de diffusion, proposé par la plateforme Twitch par exemple, permet également aux gamers de monétiser leur activité. Au-delà des canaux de distribution, le crowdfunding est également venu rebattre les cartes du financement. Désormais, les professionnels et les amateurs peuvent se lancer sans intermédiaire.

L.LN. : De fait, les coûts de production ont considérablement diminué. Pour les créateurs, le numérique ouvre également l’accès à un public hors frontières et les réseaux sociaux ont profondément modifié les modes de communication auprès de leurs fans et vice versa.

Quels sont les pionniers et acteurs de l’innovation dans l’entertainment ?

L.LN. : l’arrivée des plateformes comme Napster ont créé l’usage. Apple, avec iTunes, a proposé un premier modèle économique pour les ayants droit en liant software et hardware puis YouTube est arrivé et domine le marché de la vidéo. Les modèles payants par abonnement comme Deezer sur le streaming ont pu grandir en France grâce au partenariat de distribution avec Orange. Cela a permis d’accélérer et de démocratiser les usages grâce à la  base importante d’abonnés d’Orange.

Aujourd’hui, Netflix et Amazon sont incontournables et devraient prendre 50 % du marché mondial de la SVoD [vidéo à la demande sur abonnement]. On observe aussi une accélération du déploiement des OTT et du positionnement croissant sur l’agrégation pour certains GAFAN et BATX.

Les nouveaux acteurs de la distribution que sont les opérateurs telecom ont permis l’émergence de nouveaux services innovants comme OCS (Orange Cinéma Séries) bouquet de chaînes en linéaire et on demand dédiés aux films et aux séries avec des exclusivités (accord avec HBO).

B.C. : De fait, les créateurs de contenus sont devenus de véritables acteurs de l’innovation. Imogen Heap, une musicienne britannique, met sa musique à disposition sur internet via un système de blockchain. Cela permet de suivre toutes les transactions liées à sa musique et de rémunérer automatiquement les différents ayants droit. Blokur est la startup à suivre dans ce domaine. L’innovation porte également sur les outils de production. Avec son clavier en silicone équipé de capteurs, la start-up Roli démocratise l’apprentissage du piano et  permet à chacun de s’approprier l’instrument. De façon plus générale, le foisonnement d’innovation est lié à la richesse du tissu entrepreneurial et de start-up qui développent de nouveaux usages et de nouveaux services.

Laurence Le Ny, Directrice du nouveau programme Start-up Ecosystème Contenus chez Orange
La réalité virtuelle et augmentée sont des axes forts d’innovation dans l’Entertainment. La technologie est là et maintenant il faut développer l’écriture et la production de contenus.
Laurence Le Ny, Directrice du nouveau programme Start-up Ecosystème Contenus chez Orange

Les start-up réussissent-elles dans ce secteur ?

L.LN. : En France, certaines start-up qui n’en connaissent pas les codes, se cassent les dents sur ce monde réglementé et souvent conservateur. Et quand nos jeunes pousses arrivent à atteindre leur taille critique, elles doivent sortir du marché français pour se développer. Celles qui sont conçues pour un public francophone devraient rapidement se tourner vers le Canada, la Belgique et l’Afrique francophone. On voit émerger en Afrique et Moyen Orient des startup très innovantes car  l’écosystème est en train de se structurer, il est extrêmement fertile avec une population très jeune qui permet l’émergence plus rapide de talents. Les modèles des start-up de l’Entertainment sont souvent fragiles. Pour ceux qui doivent acquérir des droits auprès de Majors (cinéma, musique..) avec des boards basés aux US, il faut avoir des reins solides en termes de ressources financières et d’équipe avec un fort leadership. Peu d’élus, dernièrement nous avons eu une belle annonce avec Niland qui a été racheté par Spotify.

B.C. : Avec l’arrivée de la VR/AR/MR, nous rentrons dans une période avec de nouvelles règles qui vont permettre l’émergence de nouveaux acteurs qui basent leurs offres sur des modèles économiques totalement inimaginables quelques années auparavant. Les infrastructures n’étaient pas encore prêtes. Ce nouveau marché de plusieurs centaines de milliards laisse présager l’émergence de nouveaux champions français.

Quelles sont les start-up les plus prometteuses ?

B.C. : Les pure players comme Spotify, Netflix , ... dominent toutes les catégories. Pour les nouveaux entrants l’hyperspécialisation est la clé. D’ailleurs, la nouvelle génération des les Millenials se regroupent par tribus autour de centres d’intérêt communs. Des startups comme WARM ou Soundsgood s’attaquent au marché de la musique avec des propositions ambitieuses qui rencontrent déjà un vif succès. Dans le domaine du jeu vidéo, ANDi Games développe un service de recommandation de jeux mobiles basé sur de l’Intelligence Artificielle. Et pour la réalité virtuelle, un coup de cœur pour TIMESCOPE, qui propose des expériences de réalité virtuelle accessibles à tous, en libre-service.

L.LN. : Ceux qui s’imposent rapidement comme Snapchat s’adressent à une cible très jeune. C’est le cas de Keakr, une start-up française créée par le rappeur Axiom, qui développe une application qui permet  d’enregistrer des chansons en proposant des musiques (hip hop..) et des fonds vidéos :  un studio d’enregistrement de qualité sur smartphone. La réalité virtuelle et augmentée sont des axes forts d’innovation dans l’Entertainment. La technologie est là et maintenant il faut développer l’écriture et la production de contenus. Au Festival de Cannes a été présenté cette année pour la première fois un film en réalité virtuelle « Carne y arena » du réalisateur Inarritu. La production et la distribution sont clés pour le bon développement des start-up de ce secteur. Orange Digital Ventures a investi dans WeVr startup qui répond à ces 2 enjeux. ADVIR est également une startup avec laquelle la régie Orange a fait un partenariat pour développer la publicité VR. Enfin, les jeunes pousses de la publicité programmatique sont amenées à se développer.

Benjamin Costantini, fondateur et CEO de Startup Sesame
Le futur sera créatif, entrepreneurial ou ne sera pas !
Benjamin Costantini, fondateur et CEO de Startup Sesame

Les acteurs de l’entertainment déploient des accélérateurs de start-up. Que signifie cette tendance ?

L.LN. : Aux États-Unis, Viacom, a lancé un laboratoire d’expériences dans les nouvelles écritures et nouveaux formats qui fait collaborer les entrepreneurs et créateurs. En France, M6 et TF1 développent leur propre incubateur / accélérateur. Pour les start-up retenues, cela devrait être un « accélérateur » d’expérimentation. Chez Orange en lien avec les Fabs et nos partenaires nous souhaitons partir de la stratégie des contenus et des besoins de nos Business Unit pour sourcer les start-up et leur faire réaliser des POC (Proof of Concept). C’est du learning by doing. Nous offrons aux start-up un lieu d’expérimentation auprès de clients potentiels. Cette méthode devrait permettre à la startup de valider son modèle économique souvent critique dans le domaine des contenus. Reminiz, application de reconnaissance faciale accélérée par le Fab France, a pu ainsi développer son service sur la VOD d’Orange grâce à un partenariat commercial.

B.C. : Les acteurs établis abordent dorénavant les enjeux d’Open Innovation avec des stratégies ambitieuses qui vont au delà de l’accélération traditionnelle. Il s’agit aussi d’être en mesure d’attirer les talents du numérique, de le recruter via des acquisitions ou de les conserver via des programmes d’intrapreneuriat. Des modèles, comme ceux déployés par la direction des contenus d’Orange, sont en rupture avec les méthodes traditionnelles en se positionnant comme un ‘venture client’ qui signe des bons de commandes avec les startups pertinentes. Et c’est tant mieux :)

Quelles sont les prochaines (r)évolutions ?

B.C. : Le futur sera créatif, entrepreneurial ou ne sera pas ! Nous y trouverons de nouvelles expériences, de nouvelles écritures, de nouveaux formats. Au-delà de l’audiovisuel, le son, qui devient immersif, va se modifier en profondeur et bouleverser les sensations de chacun.

L.LN. : La 5G, l’intelligence artificielle, la réalité virtuelle,la réalité augmentée et le son spatialisé vont impacter la distribution de contenus ainsi que la production. Parallèlement, la génération arrive avec sa diversité, une culture plutôt urbaine, avec accès à des lieux d’expérimentation. Le monde de demain va émerger aussi du rapprochement du monde de la Tech et de celui des créateurs qui sont des décodeurs de l’innovation. Cette alliance va générer de l’émotion et donner du sens. L’émotion est indispensable au business de demain.

 

Pour aller plus loin

L'interview de Laurence Le Ny sur les start-up dans l'univers de l'entertainment filmée à l'occasion de Viva Technology 2017.