Quelle place occupe la connectivité dans nos sociétés numériques ?

Grâce au développement des réseaux fixes et mobiles, le numérique est devenu un idéal de transformation de nos sociétés et un puissant instrument de socialisation. Dès lors, quelle place occupe la connectivité dans nos sociétés numériques ? Patrice Carré, historien et Directeur des Relations institutionnelles à la Direction des Relations avec les collectivités locales d’Orange, nous donne des éléments de réponse.

Réseaux : un rôle historique essentiel en faveur de l’intérêt collectif

« Par définition, un réseau tisse des relations et se fait créateur de collectif. Réseaux de famille, de parenté, de proximité, de voisinage, d’amitié, de sociabilité, de pouvoir… Les réseaux les plus anciens sont ainsi nos réseaux sociaux – bien avant qu’ils ne deviennent numériques !

Or, ce n’est qu’à partir du 19e siècle que l’on voit se développer les réseaux techniques qui ont favorisé la modernisation économique et sociale de nos sociétés. L’expansion des chemins de fer dans les années 1850/1870 révèle à la fois la nécessité d’unifier les marchés nationaux et, au-delà, à construire un espace économique uniforme. Avec le premier réseau international de télécommunications – via les câbles télégraphiques sous-marins – se met en place une première mondialisation. Celle-ci se caractérise par l’internationalisation du capital, la prolifération des échanges commerciaux, l’accélération considérable de la circulation de l’information...

La connectivité est désormais fondamentale pour chacune et chacun d’entre nous, hier par le téléphone, aujourd’hui via tous les outils que la digitalisation de notre quotidien met à notre disposition. Au même titre que l’eau courante ou l’électricité, la connectivité via les réseaux numériques est désormais indispensable et contribue à l’intérêt collectif. »

À quoi ressemblera notre société numérique dans 10 ans ?

« Si nous prenons à titre d’exemple les 10 ans qui viennent de s’écouler, on constate aisément que réseaux sociaux numériques, blogs, chats mais aussi Open Data, Big Data, Cloud computing, Smart Cities, smartgrids, e-administration, e-démocratie… sont autant d'usages – jusqu’alors totalement inconnus – qui se sont rapidement imposés. Ce qui signifie clairement que le numérique est désormais entré de plain-pied dans notre quotidien. Un nouvel écosystème s’est affirmé. Au bureau, chez soi ou en mobilité, l'usage des services numériques s’est banalisé.

On peut sans trop de risques imaginer que les limites de la connectivité seront largement repoussées dans les 10 ans qui viennent, que l’intelligence artificielle aura fait un fantastique bond en avant et que les objets se connecteront de plus en plus et de mieux en mieux. On peut penser également que les terminaux que nous connaissons aujourd’hui auront évolué – qui imaginait l’IPhone il y a 11 ans ? – et que leurs performances seront liées aux nouvelles formes de connectivité permises par la 4G puis la 5G et la généralisation de la Fibre.

D’autre part, le Big Data, l’internet des objets, la réalité augmentée et l’intelligence artificielle (qui trouvera sans doute de nouveaux usages et marchés dans des secteurs comme le transport, la santé, l'énergie avec le développement des smartgrids) se seront à leur tour banalisés. De nouveaux écosystèmes se mettront alors en place. »

Les réseaux, une réponse à la fracture numérique mondiale et territoriale

« Le déploiement des réseaux et des infrastructures de télécommunications sous toutes leurs formes est la condition sine qua non pour assurer des liens entre tous les territoires. Sans support physique … pas d’Internet, pas de services !

À l’échelle mondiale, les pays sont divisés par une fracture numérique, traduction de l'expression américaine "Digital Divide" qui est apparue à la fin des années 1990. Les avantages économiques et sociaux du numérique ne sont ainsi disponibles que pour une minorité de la population mondiale, comme le constate le Forum économique mondial dans son rapport de 2015 sur les technologies de l'information. Les économies figurant parmi les 10 % les mieux classées ont en effet connu un niveau d'amélioration 2 fois plus élevé depuis 2012 que celles figurant parmi les 10 % les moins bien classées. Or, cette fracture ne se traduit pas seulement par une séparation Nord/Sud. Elle produit d'autres types d'inégalités : entre régions riches et peuplées et régions pauvres et isolées, entre groupes sociaux et entre personnes dotées du capital économique et culturel nécessaire et celles qui ne le sont pas.

En France, une entreprise comme Orange, socialement responsable, se mobilise pour réduire la fracture numérique géographique en développant des solutions innovantes et en réalisant des investissements. Cette fracture géographique est d’ailleurs en constant recul dans notre pays. Cependant, comme l’a souligné le secrétaire d'État chargé du Numérique, Mounir Mahjoubi, en lançant, le 12 décembre 2017, la stratégie nationale d'inclusion numérique - 13 millions de Français restent exclus de pratiques nécessitant une relative maîtrise du numérique. D’après de récentes études, près d’un quart des adultes n’utilise pas, ou peu, internet et se sent en difficulté avec ses usages ! À une fracture géographique se substitue une fracture culturelle et sociale. »

De nouvelles pratiques numériques pour une nouvelle éthique ?

« Qu'ils soient jeunes ou plus âgés, "digital natives" ou non, les citoyens ne cessent de développer de nouvelles pratiques liées au numérique. Sur l'ensemble des territoires, du plus petit village à la métropole, les usages innovants se répandent et se popularisent. Toutes ces mutations intègrent progressivement notre quotidien. Elles changent nos habitudes, bouleversent nos modes de travail, révolutionnent notre façon de consommer et redessinent notre rapport à la citoyenneté.

Cependant, le « monde numérique » n’est pas uniforme : il se met en place par accélérations successives ou lentes vagues de fond. Il existe une tension historique entre le tempo nerveux de l’innovation et le temps long des comportements et des modes de vie. Une seule chose semble sûre, c'est qu'aucun espace de notre vie quotidienne ne sera laissé de côté : nos villes, notre vie au travail, notre rapport à la culture, nos sens... seront affectés ou le sont déjà. Répondre à ces besoins implique un effort de recherche et développement significatif et une écoute constante des besoins.

Or, cette digitalisation croissante soulève de nombreuses interrogations : elle ne relève pas seulement de l’ordre de la technologie ou de l’économie. Elle est profondément politique au sens fort que lui donnaient les anciens Grecs. Elle est l’affaire des citoyens quand il s’agit des affaires de la « Polis », de la Cité et en ce sens, elle est aussi radicalement éthique. »