Le partage de la donnée, un enjeu planétaire

« L’avenir ne se prévoit pas, il se prépare », disait le philosophe Maurice Blondel. Utilisée dans de nombreux domaines pour analyser les activités humaines, la data pourrait occuper à plus long terme une place centrale dans la sauvegarde de la planète en transformant les modes de décision. Éléments de réflexion avec Nicolas de Cordes, VP Marketing Anticipation d'Orange, et Emmanuel Letouzé, Directeur et cofondateur de Data-Pop Alliance, think tank à but non lucratif.

Ces dernières semaines, le « Tech for good » a fait la une de l’actualité, notamment à Viva Tech. Quelle est la réalité concrète derrière cette expression ?

Nicolas de Cordes : Modélisation des mouvements de population, développement des indicateurs statistiques de pauvreté ou d’alphabétisation… Le monde du développement durable a pris conscience qu’il devenait possible grâce au Big Data d’observer la société au microscope et d’en faire ensuite usage pour le bien commun. Le Tech for good, c’est un mouvement qui met les possibilités offertes par la technologie au service de la compréhension de l’humain. Et qui prend en compte la dimension éthique liée à la gouvernance de la donnée.

Emmanuel Letouzé : Nous sommes aujourd’hui dans une phase où le phénomène, lié à la rapidité de déploiement des technologies dans les territoires depuis 10 ans, se diffuse progressivement sur tous les continents. De façon croissante, le passage à l’échelle du « Tech for good » de façon éthique pose la question des systèmes et standards de gestion de la data—en termes de technologie, gouvernance…

Pouvez-vous nous donner quelques exemples concrets de l’impact positif de la data, par exemple sur l’écologie ?

N.d.C. : Dans le cadre des mesures internationales prises sur le climat, les parties prenantes ont utilisé de grandes quantités de données : migrations animales, données océanographiques, volumes de précipitations… L’exploitation de ces ressources aura permis de mesurer des phénomènes qui ne sont pas toujours perceptibles, comme le réchauffement climatique.

E.L. : Pour le moment, on utilise souvent la donnée dans le cadre d’un projet unique, c’est souvent une analyse « en réaction » à un phénomène. Tout l’enjeu est de passer de l’épisodique à des mesures systématiques pour mieux comprendre les évolutions d’un phénomène voire de les anticiper. L’autre enjeu, c’est le changement d’échelle : l’open data et les projets de partage de données auront un rôle prépondérant dans les analyses d’envergure internationale. Travailler sur de nouveaux standards, systèmes et normes pourrait permettre de faire changer les choses en profondeur.

Jusqu’à, comme on peut l’entendre parfois, sauver la planète grâce à la data ?

N.d.C. : Nous sommes convaincus que la data peut amener à des prises de décision différentes, quel que soit le domaine d’activité, y compris aux plus hauts niveaux de responsabilité. Nous sommes la première génération à avoir cet outil entre les mains !

E.L. : Bien utilisées, des informations claires, solides et objectives peuvent devenir une arme contre les régimes autoritaires ou corrompus et contribuer ainsi à davantage de transparence et à réduire la pauvreté dans le monde. Mais cela implique un changement culturel qui doit être impulsé en profondeur.

La data apporte une information précise, à une échelle globale et dans le bon temps de décision : elle aura donc une influence-clé sur la marche du monde.
Nicolas de Cordes, VP Marketing Anticipation d'Orange

Dans un contexte business, le croisement de sources de données variées permet d’affiner les stratégies commerciales. Fonctionne-t-on de manière similaire pour mener des projets axés sur le développement humain ?

E.L. : Nous utilisons des types de data variés pour nos projets. Les données massives comparées à des « miettes digitales (« digital crumbs ») sont principalement issues des téléphones, des cartes de crédit, du web. L’open data inclut des statistiques officielles ou ouvertes sur le web (de type open street map) pour connaître la densité de population ou la structure urbaine. Et les données satellitaires nous donnent des informations relatives à la nature des terrains par exemple.

N.d.C. : C’est en croisant ces données que l’on crée de la valeur. Un exemple : lors du challenge Data Climate for Action (une initiative des Nations Unies pour l’innovation Big Data dans le domaine du développement et des actions humanitaires), le gagnant a croisé les données d’Orange au Sénégal avec les taux de pluviométrie lors des inondations à Dakar pour connaître les chemins empruntés par les gens. Cela permettrait en déployant ces solutions d’anticiper les mouvements de population et d’aider les équipes d’intervention.

Comment encadrer de manière éthique et sécurisée les pratiques liées au partage des données ?

E.L. : Le Règlement général sur la protection des données clarifie ce qui relève du personnel ou non. Il définit trois grandes catégories d’usage autorisées de la data : les statistiques, l’analyse historique, et plus généralement la recherche au service de la société civile. Avec comme condition, le respect de l’anonymat ou le chiffrement.

N.d.C. : Il est vrai qu’un certain nombre de données de comportement utilisateurs peuvent être collectées à leur insu. En tant qu’opérateur, nous savons par exemple qui appelle, d’où et à quelle heure. Des informations qui sont utilisées pour la facturation, et peuvent être utilisées pour élaborer des profils précis. Cela peut paraître « inquisiteur », mais transformées en indicateurs statistiques cela peut pourtant s’avérer pertinent pour les projets de développement. C’est donc un équilibre à trouver au cas par cas. 

Pouvez-vous nous parler du projet OPAL et de ce qui constitue son caractère innovant ?

N.d.C. : OPAL signifie Open Algorithme. Le projet vise à démontrer qu’une exploitation sécurisée et éthique des données issues des entreprises privées est possible et qu’elle peut servir la cause du développement durable. Concrètement, OPAL permettra par exemple d’utiliser les statistiques d'appels téléphoniques pour établir des modèles de déplacement des populations et en estimer les risque en cas d’épidémies, ou des besoins en transports. Le projet analysera également les statistiques régionales d'usages des mobiles pour en estimer un taux de pauvreté ou d'alphabétisation. Grâce à un système de questions-réponses sur les données agrégées, les entreprises garantissent le respect de la vie privée des individus et limite les risques commerciaux.

E.L. : En matière de santé, d'éducation, d'agriculture ou de transport par exemple, les opportunités sont considérables pour mieux diagnostiquer les besoins des populations et des territoires grâce à ces données issues des acteurs privés. OPAL est emblématique d’un mouvement autour de la transparence des algorithmes qui traduit une volonté de donner accès aux données des entreprises dans des conditions réalistes et sécurisées—sans exposer les données.

Plus qu’une plateforme d’indicateurs, le projet OPAL promeut une vision dans laquelle l’accès à la donnée est facilitée et équitable pour tous les acteurs, plaçant la data au cœur de la vie publique.
Emmanuel Letouzé, Directeur et cofondateur de Data-Pop Alliance, think tank à but non lucratif

Quel est le rôle d’Orange dans le projet OPAL ? Quel intérêt trouve un grand opérateur à jouer la carte de l’ouverture ?

N.d.C. : Orange est co-fondateur et participe à la direction du projet tandis que nos laboratoires travaillent sur les interfaces et les algorithmes nécessaires à sa mise en place. Nous testons une première version de la plateforme au Sénégal, en partenariat avec Sonatel et l’Agence nationale de statistiques. Cette action s’inscrit dans notre politique de recherche et de RSE. Mais cela permet également d’améliorer nos compétences en Big Data et à plus long terme, de pouvoir valoriser ces données. Par exemple ? Aider au développement d’un écosystème de services locaux basés sur la donnée, servira mieux le pays et augmentera la demande pour des indicateurs que Orange peut offrir.

E.L. : La connaissance géographique et technique dans de nouveaux domaines est très utile à la stratégie multi-services des opérateurs, qui peuvent se positionner à long terme sur des domaines comme l’e-santé ou la smart agri. Les données sont un levier de diversification pour les opérateurs, mais aussi pour les banques ou les sociétés de distribution d’énergie.