Quand l’IA se conjugue au féminin

L’intelligence artificielle (IA) est un domaine très masculin, où les femmes, peu présentes, sont également peu visibles. Pourquoi un tel déséquilibre ? Quelles en sont les conséquences ? Rencontre avec Laurence Devillers, professeur en IA à l’université Paris-Sorbonne et chercheuse au Laboratoire d’informatique pour la mécanique et les sciences de l’ingénieur (Limsi) du CNRS.

De nouvelles questions émergent dans les médias « l’IA est-elle sexiste ? » ou « l’IA a-t-elle un sexe ? ». Qu’en pensez-vous ?

Laurence Devillers : L’intelligence artificielle est un domaine scientifique, qui permet de concevoir des objets avec des capacités cognitives. L’intelligence artificielle fonctionne à l’imitation, c’est une mimesis. L’objet n’a définitivement pas de genre mais on peut lui donner par simulation une personnalité et un genre. Cela reste néanmoins artificiel.

Il est cependant naturel pour l’humain de projeter un genre sur les objets, les robots par exemple. Il serait utile de définir une nouvelle épistémologie pour décrire l'intelligence, l'autonomie, la conscience, l'humour, l'émotion et le genre de ces objets.

Toutefois, les hommes sont majoritaires dans ce domaine. Est-ce un problème ?

L.D. : C’est un déséquilibre inquiétant. Aujourd’hui, 75 à 80 % des ingénieurs dans les domaines techniques sont des hommes. Cela pénalise les résultats des équipes car la diversité et la mixité génèrent des opinions plus riches. Prenez un groupe composé uniquement d’hommes : ils se rallieront à l’opinion du plus fort. Ajoutez-y des femmes, chacun tiendra des positions différentes. Les femmes permettent donc au groupe d’aboutir à des solutions plus intéressantes, car le spectre de choix envisagé est plus large.

Les femmes sont-elles rebutées par l’intelligence artificielle ?

L.D. : Pas du tout. J’ai toujours observé chez les femmes beaucoup de curiosité face à l’IA. Elles s’interrogent sur l’impact de l’intelligence artificielle sur leur quotidien, la façon de l’utiliser dans l'éducation, la santé, dans le travail dans le respect de l'humain dans la société. Les femmes s'intéressent à l'intelligence artificielle d'une façon plus située et surtout dans une optique pluridisciplinaire.

Est-ce plutôt une question de visibilité ?

L.D. : C’est flagrant ! Les femmes sont rares dans le monde de l’IA, pas absentes. Et pourtant, les médias ne leur donnent pas beaucoup la parole. Des magazines, journaux ou conférences consacrés à l’IA ne font souvent appel qu’à des hommes ! Les femmes sont peu écoutées, et cela devient un vrai sujet, à la fois de société, technique et éthique. Cette question de la place de la femme est d’ailleurs posée au sein de différentes instances dont je suis membre, comme la Commission de réflexion sur l'éthique de la recherche en sciences et technologies du numérique d'Allistene (CERNA), une initiative créée en 2009 par des centres de recherche et des grandes écoles et universités, pour assurer une coordination des différents acteurs.

Comment établir un équilibre hommes/femmes dans les métiers techniques ?

L.D. : L’intégration des femmes ne doit pas résulter d’une obligation, d’un quota à respecter. Il faut expliquer aux hommes que leurs propres travaux sont enrichis lorsque des femmes participent aux réflexions !
Cet apport de la mixité devrait d’ailleurs être enseigné aux garçons dès leur plus jeune âge. Parallèlement, il faut susciter l’intérêt des filles pour ces domaines, en mettant en avant des femmes qui réussissent dans des domaines de l'IA très variés faisant appel à la créativité, aux intérêts collectifs, à l'apprentissage, et pas seulement à la compétition et à la rentabilité. Il faut également rendre ces femmes visibles et leur permettre d’expliquer l’attrait de leur métier.

Ce déséquilibre n’est pas l’unique difficulté à laquelle est confrontée l’intelligence artificielle selon vous ?

L.D. : En effet, il existe un autre problème : celui de réduire l’IA à un domaine scientifique. Il faut replacer l’IA dans un contexte sociétal interdisciplinaire. On ne peut isoler cette technologie. Il faut au contraire la penser en termes de coévolution homme-machine : les objets font évoluer les humains et leur comportement, et réciproquement, les hommes font évoluer les objets.

Pour envisager cette coévolution, il faut des équipes pluridisciplinaires associant sciences dures, sciences appliquées et sciences humaines. Des équipes qui intègrent également des politiques, des sociologues, des économistes, des juristes, et même selon la finalité du projet, des experts de l’énergie, du climat, de la médecine… Ces équipes doivent être présentes dès la conception des objets, mais ensuite accompagner la coévolution dans la durée. C’est un mode de fonctionnement disruptif, qu’il est urgent d’envisager. Les femmes doivent également avoir dans le débat sur l'IA autant de place que les hommes.