Achats responsables : les opérateurs telécom agissent pour plus de transparence dans l’usine du monde

Ces dernières années, certaines grandes entreprises ont mis en place des démarches vertueuses au sein de leurs politiques d’approvisionnement. Des initiatives qui transforment progressivement des pratiques antagonistes en partenariats gagnant/gagnant.

Focus sur la Joint Audit Cooperation des opérateurs télécom avec Bernardo Scammacca.

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La Joint Audit Cooperation (JAC), qu’est-ce que c’est ?

Initiée en 2010 par Orange, Deutsche Telekom et Telecom Italia, la Joint Audit Cooperation (JAC) est l’association à ce jour de 16 grands opérateurs télécom. Ce groupement mène auprès des fournisseurs et équipementiers une démarche globale de transparence dans la chaîne d'approvisionnement selon des critères sociaux, environnementaux, éthiques et sanitaires.

Sa mission :

  • promouvoir et développer des principes RSE chez les grands fournisseurs du marché mondial des TIC ;
  • contrôler et évaluer les politiques RSE des fournisseurs ;
  • développer une méthodologie commune et cohérente d’audits pour évaluer l’état de conformité des fournisseurs par rapport aux standards et règles en vigueur ;
  • établir des plans d’actions correctifs, quand cela est nécessaire.

Depuis sa création, la JAC a accueilli 13 nouveaux opérateurs pour atteindre aujourd’hui 16 membres : AT&T, DT, KPN, MTS, ORANGE, PROXIMUS (auparavant BELGACOM), ROGERS, SWISSCOM, TELEFONICA, TELENOR, TELIA COMPANY, TELSTRA, TIM (ex. Telecom Italia), VEON, VERIZON, VODAFONE

Si, à ses débuts, la JAC a dû surmonter certaines résistances, la démarche se fait maintenant dans le cadre d’une relation concertée entre opérateurs et fournisseurs. C’est un processus symétrique d’amélioration continue : les fournisseurs sont informés des points de vigilance des opérateurs et, à l’inverse, les opérateurs ont une meilleure connaissance des procédés, des contraintes et des réalités de leurs interlocuteurs. Un fonctionnement qui vise à installer davantage de transparence dans des problématiques complexes, voire parfois antagonistes.

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Une méthodologie basée sur des audits

Dans l’univers des achats industriels, chaque acteur (fournisseurs et clients) est « profilé » selon de multiples critères très  stricts, renseignés à travers des questionnaires et des fiches d’évaluation.

Tous les ans, chaque membre de la JAC sélectionne dans son propre portefeuille de fournisseurs des entreprises susceptibles d’être auditées en raison de leur situation géographique (zones à risque) et de la typologie de leur activité (ex : production de masse). Ces propositions d’audit sont harmonisées au sein de la JAC (fournisseurs communs à plusieurs opérateurs) et sont ensuite attribuées à chacun des membres. Il leur appartient ensuite de réaliser les audits, dont les résultats seront partagés avec les autres opérateurs.

Les audits sont basés sur des principes RSE communs. En effet, en 2013, les membres de la JAC ont élaboré des “principes directeurs” afin de faciliter la connaissance des attentes RSE auprès des fournisseurs et fournir un support dans leur mise en œuvre. Les fournisseurs sont invités à prendre toutes les mesures nécessaires pour promouvoir et assurer le respect de ces directives à leurs employés, fournisseurs et sous-traitants. Ces principes s’expriment à travers 142 critères articulés autour de 10 thématiques principales :

  • Travail des mineurs
  • Travail forcé
  • Santé et sécurité
  • Liberté d’association
  • Discrimination
  • Pratiques disciplinaires 
  • Temps de travail
  • Salaires et avantages
  • Environnement
  • Ethique des affaires

 

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Un cercle vertueux pour l’intégration des principes RSE

Entre les opérateurs et leurs fournisseurs, passer d’une relation de négociation à une relation de collaboration n’a pas été simple. Mais petit à petit, les deux parties ont compris leur intérêt réciproque à approfondir la démarche.

Car ces audits n’ont pas vocation à sanctionner les fournisseurs. Au contraire, ils constituent le socle d’un processus d’amélioration permanent. Lorsqu’un cas de non-conformité est identifié, un plan d’action correctif est défini et les avancées sont suivies pas à pas. Chaque audit représente un travail important réalisé par une équipe d’auditeurs qui se rendent sur place afin de diagnostiquer, évaluer la non-conformité, proposer des mesures et aider à leur mise en oeuvre.

A moyen terme, produire et acheter de façon responsable pour les hommes et l’environnement apparaît comme un atout et non plus comme une contrainte. Il a fallu apprendre à fonctionner ensemble et développer une démarche de progrès proactive et concertée qui se révèle bénéfique pour les 2 parties.

Côté donneurs d’ordres – et indépendamment  de l’aspect moral/éthique – l’avantage de  s’approvisionner auprès de fournisseurs responsables les soustrait à des risques avérés : atteinte à la réputation, mise en cause par les ONG, campagnes d’opinion, boycott, voire sanctions par rapport au droit international…

Pour les fournisseurs, hormis l’évidente capacité à être référencé, le bénéfice de pratiques responsables s’exprime de manière plus indirecte et à plus long terme.

Ainsi par exemple, les entreprises chinoises sont confrontées à un enjeu majeur : un taux de départ/remplacement des salariés (turn over) exceptionnellement élevé, de l’ordre de 20% du personnel chaque mois. Le calcul est simple : en moins d’un semestre, l’entreprise aura renouvelé 100% d’un effectif global de plusieurs centaines ou milliers de salariés ! On comprend l’impact négatif d’un tel phénomène en termes de maintien des compétences, de qualité, de productivité, de sécurité, de culture d’entreprise… Et qu’a contrario, des conditions de travail plus satisfaisantes seraient à même de fidéliser davantage les employés.

 

Des engagements sur les achats responsables qui portent leurs fruits

Si en 2010, la JAC avait réalisé 21 audits, leur nombre est passé à 89 en 2017 pour un total global de 292 audits effectués dans 27 pays (239 audits en Asie, 23 en Europe de l’Est, 20 en Amérique du Sud, 9 en Europe et 1 en Afrique).

Sur la globalité de ces audits (depuis 2010), 2 320 non-conformités ont été relevées, portant sur des cas de :

Fin 2017, au fur et à mesure des actions menées, 87 % de ces cas ont été résolus.

Les non-conformités constatées chez les fournisseurs de rang 1 (fournisseurs directs) sont de plus en plus rares. Les cas de travail forcé et de travail de mineurs sont devenus rarissimes, et sont très rapidement résolus quand ils sont découverts.

 

La JAC en 2018

Le 7e forum de la JAC s’est déroulé les 31 janvier et 1er février, à Canton (Guangzhou), 3e ville et un des centres de production et de commercialisation majeurs de Chine.
Il y a réuni plus de 200 participants : fournisseurs, sous-traitants, sociétés d’audits, consultants RSE, ONG, université de Nanjing et membres de la JAC.
Brigitte Dumont, Directrice RSE du Groupe Orange et Geoffroy de Buchet, Secrétaire Général Adjoint et Directeur Global Procurement & Supply chain étaient présents.

Cette année, le forum JAC abordait deux points fondamentaux :

  • comment faire en sorte que les normes de Responsabilité Sociale d’Entreprise (sécurité, droits de l’homme, éthique, environnement) soient respectées à long terme, une fois les audits réalisés ?
  • comment ces règles fondamentales peuvent-elles être implémentées tout au long de la chaîne de production, de manière durable ?

 

De riches interventions ont nourri ces problématiques :

  • les représentants du Ministère de l’Industrie et de l’Information technologique chinoise ont mis l’accent sur l’importance de l’environnement dans la chaîne de production
  • les sociétés d’audits Ecovadis et SGS ont exposé les problèmes récurrents des audits en Chine et présenté les défis et tendances à venir de la RSE
  • l’ONG Ethical Trading Initiatives a mis l’accent sur l’importance du dialogue social dans les entreprises entre managers et collaborateurs
  • la société de consulting Elevate a présenté des solutions technologiques innovantes au service de la RSE dans les usines de production (digitalisation, intelligence artificielle, robotique)

 

Les échanges de ces deux jours ont permis d’envisager, comme solution à ces problématiques, une collaboration plus étroite entre les différents acteurs de la supply chain (fournisseurs de rangs 1, 2 et 3).

Le projet de « JAC Academy » va dans ce sens. Cette initiative a pour but de permettre de définir, entre acteurs, les attentes en terme de standards RSE dans les usines et les méthodologies de gestion (vérification, évaluation, mesure) adaptées, dans le cadre d’un processus d’amélioration continue.
La JAC Academy lance un pilote en 2018 qui va proposer formations, audits internes et échanges de bonnes pratiques.

Ce 7e forum JAC a été l'occasion, de remettre, pour la première fois, un certificat JAC de bonne collaboration, à 21 usines. Ces centres de production ont accepté d’être audités selon le processus JAC pendant la campagne d’audits 2016 et ont répondu, de façon proactive, aux critères de transparence et de mise en oeuvre d’actions correctives.

 

La JAC en 2017

La JAC a réalisé 30% d’audits supplémentaires et clôturé 34% des problèmes RSE en plus par rapport à 2016. 70% de ces audits ont concerné des sous-traitants de nos fournisseurs directs ce qui représente plus de 100 000 travailleurs.

La JAC a vu aussi l’arrivée de 3 nouveaux opérateurs de télécommunication : MTS (Russie), Veon (Russie) et Telstra (Australie) élargissant ainsi sa couverture géographique. JAC représente aujourd’hui la moitié du chiffre d’affaires mondial des opérateurs de télécommunication

 

De retour de Chine : la JAC 2016 

Brigitte Dumont, Directrice RSE du Groupe Orange, revient de Nanjing où avait lieu le 6ème forum de la JAC. Comme chaque année, les 10 membres de la JAC se sont réunis afin de faire le point sur les actions de 2015 et les perspectives pour l’année suivante. En parallèle, un forum est organisé avec les grands fournisseurs locaux mais aussi des ONG, des membres de la société civile et des universitaires, soit environ plus de 110 personnes personnes. L’organisation de tables rondes, débats et échanges avec la salle permet de créer un vrai débat ouvert.

 

Pour 2016, JAC a dit

Cette année, le thème du forum était « Comment diversifier nos moyens d’actions ? ». Les débats ont tourné autour de 3 sujets :

  • le lancement des audits électroniques ;
  • le rapprochement de notre processus d’audit avec celui de nos fournisseurs, vers leurs propres fournisseurs ;
  • les enquêtes auprès des salariés. Jusque là, nous interrogions la direction de l’entreprise et quelques salariés sélectionnés par celle-ci. Dorénavant, nous envisageons de proposer un questionnaire à réaliser à partir d’un mobile. Cette solution, proposée par Vodafone, permettra d’interroger les salariés de façon totalement anonyme.

 

Retour sur 2015

En 2015, les plans d’action ont essentiellement concerné l’enjeu du temps de travail. Un sujet d’autant plus délicat que la réglementation du travail de nombreux pays est très éloignée des règles européennes. Ainsi en Chine par exemple, la durée légale maximale « théorique » du travail est de 52 heures par semaine. Sauf que des milliers d’ouvriers issus des campagnes considèrent que leur emploi dans l’industrie est temporaire (cf le problème du turn over évoqué précédemment) et qu’ils ont la ferme intention de faire un maximum d’heures pendant une période déterminée avant de repartir dans leur village. Il y a donc un nécessaire travail d’adaptation aux particularités locales notamment d’accompagnement pour faire respecter le droit international du travail.  

 

La grande avancée de 2015 concerne le choix des entreprises auditées. Depuis fin 2014, la JAC a débuté des discussions avec ses fournisseurs de 1er rang pour renforcer la mise en place d’audits de leurs propres fournisseurs (de rang 2 et 3). Ce processus est primordial quand on sait que l’on détecte en moyenne environ 5 fois plus de non-conformités chez les fournisseurs de rang 2 et 3.

A ce titre, et étant donné que le déploiement des politiques RSE semble bien implanté chez les fournisseurs de rang 1, les audits 2015 ont été principalement réalisés sur les niveaux 2 et 3.

 

 

Dans l’univers des achats mondialisés, certaines réalités doivent évoluer.

Les règles du droit international, les législations locales, les actions des ONG, la pression des opinions publiques ont beaucoup de mal à déboucher sur un cadre opérationnel pour la mise en œuvre et le respect de pratiques responsables et éthiques.

Entre un produit manufacturé technologique et les matériaux/minerais qui entrent dans sa fabrication, on passe d’un fournisseur de rang 1 à un rang 30 !

C’est une évidence : en regardant chez les sous-sous-sous-sous-traitants, il faudra multiplier les contrôles  et gérer des cas de non-conformité bien plus nombreux…

Raison de plus d’enclencher et de mettre en œuvre des pratiques exigeantes pour créer un effet d’entraînement. C’est le mérite de la Joint Audit Cooperation qui a réussi à concilier des points de vue a priori divergents dans une structure opérationnelle agissante. Et c’est aussi la conviction de la filière achats d’Orange pour qui la RSE constitue à la fois un processus vertueux et un investissement rentable.

 

Cet article a été précédemment publié dans l’espace Orange du site e-RSE.net.