14 janvier 2021

2020, une leçon de résilience

Si le monde fait aujourd’hui face à une crise sanitaire et à une crise économique et sociale toutes deux d’ampleur exceptionnelle, cette période s’avère aussi riche en enseignements en matière de résilience. Rencontre avec Nicolas Bouzou, économiste et enseignant du MBA Law & Management de Paris II-Assas et Laurent Bibard, philosophe et sociologue titulaire de la chaire Edgar Morin de la complexité de l’ESSEC.

 

La crise sanitaire a provoqué une crise économique et sociale qui a accru le chômage, la précarité et la pauvreté. Quelles sont les conditions pour une sortie de crise inclusive ? 

Nicolas Bouzou – Nous traversons la pire crise sanitaire depuis 100 ans et la pire crise économique et sociale depuis 80 ans. Contrairement aux crises économiques « classiques », la sortie de crise relève avant tout de solutions sanitaires. Il est difficile de faire des prévisions puisque tout dépend du comportement du virus et de la politique vaccinale. Néanmoins, les mesures publiques déployées en France pour aider les secteurs les plus touchés – tourisme, culture, restauration, etc. – apportent un soutien indispensable et donnent de bons résultats. En 2020, le taux de faillite a baissé de 25 % comparé à 2019 ! On a vu après les grandes crises que « l’instinct de vie » prend le dessus et soutient l’économie : les gens veulent reprendre leur vie d’avant. Je pense donc qu’il y a des signaux positifs pour la suite. C’est le fameux « quoi qu‘il en coûte » : adapter l’économie aux besoins immédiats pour mieux repartir.

Laurent Bibard – En revanche, les gens les plus fragiles risquent de disparaître des radars. Avant d’être un problème économique, la pauvreté est un problème social : elle est un manque de relations. Les plus pauvres sont « invisibilisés », il faut leur donner les moyens de s’insérer dans ce qui peut faire « monde » au sens fort à partir même de la crise, et de créer du lien. Cela passe par l’éducation en donnant les moyens aux plus jeunes de s’exprimer et par la solidarité. 

 

Télétravail, digitalisation, la crise sanitaire a bouleversé le travail au sein de l’entreprise et accéléré des changements déjà amorcés. Pensez-vous que ces changements vont être pérennes ? Quelle est votre vision de l’entreprise et du management de demain ? 

N. B. – La crise a entraîné une obligation de modernisation extraordinaire pour de nombreuses entreprises, mais aussi en matière de modes de travail. Le télétravail est un moyen de faire grandir les entreprises vers un management adulte fondé sur l’autorité – du latin augere, faire grandir quelqu’un – en donnant plus de sens au travail et plus d’autonomie aux salariés.

L. B. – Les managers doivent éviter deux pièges : le premier c’est le dualisme optimisme / pessimisme. L’avenir n’est pas prévisible donc la seule posture qui compte c’est d’être confiant ou non vis-à-vis de ce que l’on connaît déjà et de ce que l’on est capable d’inventer. L’incertitude vis-à-vis de l’avenir, c’est l’ouverture à tout un champ des possibles. Il faut aussi s’exercer à engager le dialogue, à s’interroger. Le deuxième piège réside précisément dans la culture dominante du contrôle que l’on observe dans les entreprises et qui est contreproductive. Alors que justement les managers devraient favoriser la résilience au sein de leurs équipes en leur accordant autonomie et liberté d’improvisation à la manière des artistes lorsque cela est nécessaire. On a vu pendant la crise que ce sont les entreprises les plus agiles qui ont fait preuve d’une adaptabilité considérable. Il faut réadapter ce que l’on sait déjà faire pour élaborer de nouvelles réponses.
 

 

L’incertitude vis-à-vis de l’avenir, c’est l’ouverture à tout un champ des possibles

Laurent Bibard.

 

 

 

 

Quel(s) levier(s) utiliser pour transformer les enseignements d’une crise contrainte et subie en nouveaux modes de travail positivement acceptés ? 

N. B. – Faire la part des choses entre les contraintes de la crise et les actions des entreprises en retour. L’exemple du télétravail est riche en enseignements. Le tout-télétravail imposé par la crise dans certains secteurs en a révélé les avantages mais aussi les limites. Ainsi, tous les salariés n’apprécient pas le télétravail. Il faudra donc le rendre facultatif à la sortie de crise et, si possible, le limiter à quelques jours par semaine, afin de conserver du présentiel et donc de la convivialité. Enfin, si le télétravail est idéal pour les tâches qui demandent de la concentration individuelle, il rend plus difficile les interactions en réunions. 

L. B. – Quand nous croyons connaître, tous domaines confondus, nous n’apprenons plus rien. L’inconnu qui nous fait peur est toujours aussi possiblement une chance. Notre meilleur atout, c’est de faire confiance à notre capacité d’improvisation au sens fort, comme l’ont montré par excellence les soignants pendant la première phase de la crise. Nous avons tous des compétences en quantité et variété considérables que nous avons tendance à oublier, qui deviennent inconscientes. Mais, face à des problèmes inconnus, ces compétences restent mobilisables et constituent donc des atouts si l’on y prend bien garde. Il faut accepter de jouer avec l’inconnu : cela renforce la capacité à réussir. 

Laurent Bibard

Laurent Bibard

 

 

 

Parlons des réactions individuelles : la crise a mis en lumière à la fois nos capacités de résistance et d’obéissance. Quelle posture adopter pour une société plus résiliente ?

L. B. – On ne sait jamais ce dont on va pouvoir être capable, en bien ou en mal. Il faut constamment lutter pour ne pas tomber dans trop de certitude ou trop d’humilité. La crise actuelle est radicale bien sûr, mais il faut se rendre compte que le monde est en fait tout le temps en crise ! Il faut garder une capacité de joie, de bonne humeur, de bonheur au sens premier, celui de savoir saisir les circonstances. Notre premier devoir est de tout faire pour être heureux, car alors on devient capable de répandre du bonheur autour de soi. Nous avons par ailleurs impérieusement besoin d’éducation, pour que l’égalité que nous revendiquons devienne une réalité vivante.

N. B. – Chacun doit être lucide et ne pas essayer de trouver une confirmation idéologique dans la configuration actuelle. Ainsi ceux qui se méfiaient de la Chine ont pointé du doigt ce qu’ils appelaient « le virus chinois ». La crise a également montré que nous pouvons être solidaires, que ce soit entre les membres d’une même équipe au travail ou dans les engagements de l’État auprès des plus démunis. Le courage est essentiel aussi dans cette crise. Et enfin la confiance, croire que l’on est capable de rendre les choses meilleures. La confiance est un devoir, notamment vis-à-vis des plus jeunes.

Nicolas Bouzou

Nicolas Bouzou © Juliette Bouzou

 

 

 

La crise a également montré que nous pouvons être solidaires, que ce soit entre les membres d’une même équipe au travail ou dans les engagements de l’État auprès des plus démunis.

Nicolas Bouzou.

 

 

 

 

Pour aller plus loin

  • La comédie (in)humaine – Pourquoi les entreprises font fuir les meilleurs, Nicolas Bouzou et Julia de Funès, Les Editions de l’Observatoire, 2018

  • Complexité et organisations – Faire face aux défis de demain, Laurent Bibard, Edgar Morin et l’ESSEC, Eyrolles, 2018